Cultures et biodiversité

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Photographies : Thierry Boutonnier

Le ministère de l’Écologie, du Développement Durable et de l’Énergie, le Comité de massif des Pyrénées et la Direction Régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DREAL) ont mis en place la Stratégie Pyrénéenne de Valorisation de la Biodiversité (SPVB). Dans ce cadre, un groupe de travail Cultures et Biodiversité s’est constitué. Ce premier atelier a pour ambition de réunir au sein du groupe Cultures et Biodiversité toutes les organisations d’acteurs concernées par la gestion, l’administration et l’exploitation du territoire pyrénéen, (chercheurs, botanistes, éleveurs, agriculteurs, entreprises, entreprises touristiques, représentants des institutions en charge des territoires, de l’environnement et de la culture, Parc national des Pyrénées, associations culturelles, artistes) en vue de partager leur expérience du terrain, d’identifier les attentes de chacun et de définir ensemble des propositions d’actions qui seront présentées au Comité de Massif.

Thierry Boutonnier et Ralph Mahfoud, membres du programme d’expérimentation en arts et politique de Sciences Po., restituent de manière originale le travail mené sur le Massif Pyrénéen à la demande du groupe “Cultures et biodiversité” au croisement de l’enquête et de l’intervention artistique.

Le jeudi 24 octobre à Bagnères de Bigorre, le groupe de recherche de SPEAP a restitué les résultats de son enquête par une lecture de paysage menée au cours d’une promenade collective. En partant d’une table d’orientation où sont présentés les différentes cartes et dessins assemblés depuis novembre 2012, une marche eu lieu autour des lisières urbaines et forestières de Bagnères de Bigorre, là où l’activité agricole et forestière se transforme de façon lisible et visible pour les habitants. Cette marche fut ponctuée par des panneaux et des installations sonores qui aideront les promeneurs à partager leurs diagnostics sur les transformations du Massif Pyrénéen. Cette promenade permit de soulever les questions sous-jacentes à une approche culturelle des territoires et de la biodiversité dans le Massif Pyrénéen : comment faire des milieux montagnards un modèle qui soit attractif autant pour les activités de production que pour le tourisme ? Comment concilier les tâches de conservation d’un patrimoine naturel avec la conservation, le développement, le renouvellement d’un patrimoine culturel ? Enfin, peut-on se servir des parcs et du voisinage des parcs, pour inventer de nouveaux modèles de développement et d’habitation d’un territoire ?

 Thierry Boutonnier (artiste) et Ralph Mahfoud (sciences politiques et médiation culturelle) ont multiplié les rencontres avec des acteurs qui créent le paysage des Pyrénées. Un dispositif d’enquête adapté au sujet a été imaginé : malgré son histoire, la notion de patrimoine n’est pas qu’une notion esthétique, elle est aussi économique et politique. Pour en détecter la complexité, il faut interroger ceux qui sont au coeur des contradictions de ces patrimoines divers et qui se trouvent souvent en conflit aussi bien sur les animaux, les paysages que sur le développement et la conservation. Le dispositif d’enquête a consisté à demander à des chercheurs, des botanistes, des éleveurs, des agriculteurs, des néo-ruraux, des représentants institutionnels, des formateurs et des bergers de représenter à l’aide de cartes et de dessins la complexité de l’évolution du Massif Pyrénéen telle qu’ils pouvaient l’appréhender. Tous ont proposé de nouvelles pistes pour suivre les traces d’une diversité pyrénéenne en recomposition. En partant de l’avenir de l’agriculture comme point d’entrée, ils ont abordé les questions de la pression foncière, de la transmission des terres, de la centralisation de l’État français, du rôle des subventions européennes, ainsi que les différentes manières de définir les concepts de paysage, de culture et de biodiversité.

Extrait du document de travail « Cultures et Biodiversité dans le Massif des Pyrénées » co-réalisé avec COAL.

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« Espaces de travail » – Compilation des dessins d’espace de travail réalisé durant les entretiens.

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Description technique (Impression numérique quadri, papier 180g, 2770mmx1200mm)

 Depuis Novembre 2012 nous sommes partis à la rencontre des personnes et des institutions en relation avec le massif Pyrénéen pour éprouver la représentation d’un découpage vertical des cultures et le découpage horizontal de la biodiversité. Nous avons effectué un entretien d’environ 3 heures avec chaque acteur.

Le dispositif reposait sur un rouleau de papier blanc et des feutres en couleur. Nous demandions alors de dessiner l’espace de travail et la place de l’individu par rapport au massif. Jusqu’à ce jour, nous avons récolté une vingtaine de dessins. L’ensemble de ces représentations d’espace de travail effectuées avant juin 2013 ont été retraitées et synthétisée sur une nappe blanche présentée ici à l’UNESCO.

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Photographies : Thierry Boutonnier

Une occasion de voir les différents regards que ces acteurs portent sur le massif, la relation qu’ils entretiennent avec la montagne, les animaux, les arbres… Pour offrir au regard une nature/culture modifiant ainsi le sens que nous donnons à ces mots.

En partant des dessins récoltés durant l’enquête, nous avons regroupé des éléments par thème pour mettre en évidence certaines significations. Nous nous sommes concentrés alors sur ce qui fait limite. Découpage administratif (départements, régions), frontière étatique, limite financière… On aurait pu dire des limites naturelles et des limites culturelles ; Grâce à ces dessins d’espaces de travail dans les Pyrénées nous découvrons des mondes qui discréditent les notions de limites naturelles ou culturelles.

Si notre but est bien de prendre conscience de ce qui fait unisson dans le massif, il nous importe davantage de souligner comment les acteurs pyrénéens se représentent les lieux qu’ils habitent, au moment ils le construisent.

Les limites reflètent les principaux « issues », selon la terminologie de Dewey, autour desquels les publics se créent. Ainsi, la pression foncière, présente sur l’ensemble des zones de la montagne Pyrénéenne est un « issues » qui affecte pleinement le paysage. Des granges abandonnées par les éleveurs car elles ne sont plus adaptées aux pratiques modernes de l’élevage créent des terrains non exploités avec des bâtisses abandonnés. Les agents immobiliers se pressent pour spéculer en utilisant l’image d’une montagne « sauvage », alors qu’en réalité une herbe non broutée est lentement envahie par la forêt limitant ainsi les parties exploitables.

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Photographies : Javiera Tejerina rissot

Vous pouvez visionner ici un extrait vidéo d’un entretiens avec Monsieur le Maire Robert Cabé qui donne une définition complexe du pays, du paysan, du paysage et d’un paysage culturel. Cet homme avec toute son expérience, son humanité et son humilité nous aide à comprendre les subtilités entre vivre à la montagne et vivre la montagne.

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https://vimeo.com/80944024

 

Autre sujet faiseur de public est celui de la frontière étatique. L’ensemble des acteurs ont dessiné une chaine de montagne comme une seule entité ayant des découpages administratifs mais présente au-dessus de la frontière espagnole. Comment parler de biodiversité si l’autre versant de la montagne n’est pas encore intégré dans les mœurs ? Le cas d’une éleveuse basque qui a dessiné uniquement le pays basque sans mentionner la France ou l’Espagne est intéressent surtout que cette éleveuse emmène ses bêtes en estive de l’autre côté de la frontière française et nous a fait part des différentes tolérances face aux maladies (la France étant plus contraignante que l’Espagne). Encore une fois la question de l‘imperméabilité se pose.

Exemple de cartographie d’espace de travail :

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Enfin ces dessins ont été aussi mis sur une table d’orientation présente lors d’une restitution en octobre 2013 à Bagnères-de-Bigorre. En plus d’indiquer les lieux, cette table d’orientation marque les différents regards que nous portons sur ces lieux. Ces différentes manières de voir les limites permettent de lire le paysage et le distinguer du territoire.

 

Images des Journées « Cultures & biodiversité dans le massif des Pyrénées »

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« Les Pyrénées, ici, quartier des granges, la biodiversité à votre service »

Panneau de chantier Description technique (Impression numérique quadri, Akylux 8mm, 3000mmx2000mm)

Ce panneau présente un chantier fictif initialement posé à Bagnères-de-Bigorre à l’endroit même où se joue la confrontation de dynamiques d’ensauvagement. Il propose une image qui surenchérit la pression foncière et l’abandon des manières « d’habiter la montagne ».

Une grange en rénovation, un lotissement en construction, une famille à la recherche de dépaysement, une forêt en friche, des rapaces, un drone-berger, un ours, une prairie, un projet fictif soulevant la domestication du sauvage et l’ensauvagement du domestique. Ce panneau est conçu pour être posé sur un terrain sur la commune de Bagnères-de-Bigorre, à la lisière de la ville qui s’étend alors que le centres villes se ruine et la forêt devient inaccessible, entre un terrain agricole en friche et un autre devenu constructible, face à une montagne copiée-collée.

En effet, cette « perspective » est un photomontage. Le Pic-du-midi est déplacée, les pavillons (vrai fausse grange) sont copiées-collées, la prairie transparente. Ce paysage est une construction offerte dans le lieu même où il est en train d’être se faire. Il surligne l’instrumentalisation d’une biodiversité où l’on sépare les espèces de leurs milieux pour développer l’attractivité des territoires. Les aménageurs fabriquent ainsi des animaux totems-vivant dans des réserves de cowboy déguisé en indien.

Ce panneau de chantier spécule sur le foncier pour interroger nos « projections ». Comment vivre de la montagne ? 

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« Mouton solitaire » / Photomouton

Description technique (Impression numérique quadri, toile 320gr, 420mm x 297mm, cadre en bois XIXème doré et peint)

Ce diptyque revisite les outils qui construisent notre vision du paysage contemporain. Un mouton solitaire au milieu d’une forêt étrange. Le sauvage peut aussi domestiquer et la proie n’est pas toujours celle que l’on croit. L’enjeu est la domestication du sauvage et l’ensauvagement du domestique. Ce photomontage imprimé sur toile encadré d’un bois doré, a initialement été présenté dans la galerie de peintures de l’école de Barbizon du Musée des Beaux-Art Salies de Bagnères-de-Bigorre.

L’esthétique promue par ce genre de peinture au 19eme siècle (début du Pyrénéisme) a construit les clichés d’un naturalisme qui essentialise, aujourd’hui étouffant. Si l’école de Barbizon a honoré la place de la verdure dans le paysage, on se demande s’il n’est pas devenu une nature « décor ». Or, l’idée que nous tentons de défendre est cette indissociabilité des concepts nature/culture. La Nature devient alors interdépendante de la culture et ensemble demeurent en constante évolution.

Contrairement à un point de vue immergé, ce paysage est contemporain parce qu’il offre un point de vue satellitaire (google earth), la forêt de Fontainebleau est la toile de fond pour se livrer à un copié-collé abusif. Cette image de forêt domestique devient sauvage par l’abus de click-click. Nous isolons un individu du collectif. Comme dans les jeux-vidéo farm-simulator ou civilisation, notre désir de gérer fige le décor dans une illusion d’interaction. Dans ce diptyque, la même vue est traitée de sorte que la colorimétrie renvoie à l’imagerie de surveillance numérique, celle des night-shot militaire ou des rayons-X. Cette vue révèle la surveillance intrinsèque à la gestion. L’espace du mouton suggère la silhouette d’un ours tout autant solitaire. Les arbres se fondent dans une masse de vert saturé. Cette figure nous est apparue dans cette masse après les traitements. Qu’est-ce qu’un ours sauvage géré avec des moutons donnés en pâture ?

Dans ce photomontage nous souhaitons honorer la place de la bête (humaine) dans le paysage pyrénéen et soulever sa fragilité face à une nature qui s’ensauvage au détriment des espaces exploitables par la bête. La figure de l’ours finement suggérée n’est donc qu’une partie de cette domestication du sauvage.

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Cybèle

Description technique (Impression numérique quadri, papier 180gr, 2000mm x 1190mm)

Dans le Château de Fontainebleau se trouve une statue en marbre de Cybèle déesse de la nature sauvage et fille de Gaïa datant de 1528 de Niccolo Tribolo représentant une femme aux seins multiples, nourrissants les animaux et des amours. La métaphore avec la montagne nous a paru comme une évidence en voyant cette statue. Au moyen d’un photomontage, l’image de cette statue de Cybèle (verticale) fut allongée sur une carte wikipedia à l’endroit même du massif des Pyrénées. Ce photomontage est lui-même placé à même le sol. Il offre un espace lisse malgré la représentation d’un certain volume des seins. Comme les détournements de l’école de Barbizon, la citation de Cybèle s’amuse d’une racine grecque des Pyrénées et construis une involution de la nature-culture.

« La montagne ça vous gagne » est l’un des slogans publicitaire au profit du tourisme. Il représente les écosystèmes montagnards comme un élément inépuisable avec des ressources abondantes au profit de qui veut. En proposant de marcher sur Cybèle, nous souhaitons poser la question du gagnant-gagnant de cette relation avec une nature prétendument généreuse. Cette relation asymétrique entre homme et montagne change à l’ère de l’anthropocène.

 

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Le Massif – Installation sonore

Dispositif sonore, plaques en cuivre laqué  297 mm × 420 mm

Comment représenter les concepts nature/culture/ que nous pensons comprendre mais restons incapable de définir de manière exacte ?

Tout a commencé en regardant un documentaire sur le compositeur de musique savante György Ligeti: On lui demande de définir un paysage. Dans sa réponse il décrit une distinction entre ce qui existe et ce qui est vu. L’existence du paysage est indépendante de notre perception de l’espace et du temps, elle est atemporelle. En partant de sa définition il a imaginé une musique statique, sans début ni fin, sans climax ni chute. Elle existe. L’idée est alors venue de créer une musique « statique » à partir d’enregistrements effectués dans les Pyrénées pour tenter de déplacer notre représentation de ce paysage.

Nourris par la théorie de Whitehead sur la bifurcation de la nature, nous avons en premier temps collecté des morceaux sonores qui construisent en partie les concepts de nature/culture, dans l’imaginaire de l’homme actuel (par exemple : cloches, brebis, vaches, vent). Des sons chargés de connotations qui brouillent les frontières entre des catégories de mots chers à la gouvernance politique. Dans une deuxième partie, un fragment de chacun de ces morceaux a été extrait et étiré jusqu’à 250 fois sa durée initiale. L’ensemble de ces fragments a été électroniquement modulé et juxtaposé pour former une seule entité sonore.

La réflexion se complète avec deux plaques en cuivre rose gravées et laquées à la main. Une plaque représente le graphe du son de brebis, avec ses pics, ses sillons, … Elle représente une métaphore d’une montagne faite de pleins et de vides. Une autre plaque représente le graphe de l’ensemble des sons étirés formant une seule entité. Le jeu d’échelle concernant la représentation d’un massif modifie la manière dont nous comprenons la montagne.

Accrochés initialement sur le mur qui jouxte la collection Orientaliste du Musée Salies, il était crucial d’intégrer ce détail dans le dialogue avec l’œuvre. Les plaques ont été ainsi gravées au souk de cuivre de Tripoli au Liban et contiennent une inscription en arabe « de l’Orient aux Pyrénées ». Si jadis les occidentaux ont rapporté un regard sur l’orient qui a cultivé la construction sociale et conceptuelle du paysage oriental selon leurs propres critères, c’est le tour des orientaux d’apporter un regard sur la montagne occidentale vue par d’autres critères.

Voilà un dialogue entre orient et occident, entre Pyrénées Occidentales et Pyrénées Orientales. Ces deux extrémités d’un seul massif en matière de « nature-culture » (dans le sens de Donna Haraway) débordent les découpages opérés par une langue. 

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 Participation à l’exposition : « S’adapter à l’Anthropocène »

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D’autres informations au sujet des « Cultures et de la biodiversité » vont compléter cette page.

L’enquête « Cultures et biodiversité » fut mené par Thierry Boutonnier et Ralph Mahfoud.

Le traitement numérique des dessins et la conception de la nappe et la table d’orientation fut effectué par Thierry Boutonnier et Ralph Mahfoud.

Les photomontages (Cybèle, Mouton solitaire et « Les Pyrénées, ici, … ») ont été réalisés par Thierry Boutonnier dans le cadre de l’enquête.

L’enregistrement et l’arrangement sonore ont été réalisés par Ralph Mahfoud.

Les plaques en cuivre ont été coordonnées par Ralph Mahfoud et réalisées par la maison d’artisanat HASSOUN au souk de cuivre à Tripoli – Liban.

Le montage vidéo de l’entretien avec Robert Cabé fut réalisé par Ralph Mahfoud.

Remerciements : Bruno Latour, Valérie Pihet, Patrick Desgeorges, Lauranne Germond et l’association COAL, Julien Barbezieux, David Penin, Mairie de Bagnères-de-Bigorre, Musée des Beaux-Arts Salies de Bagnères-de-Bigorre, Bénédicte Magnin, Bernadette Lizet, Dominique Henry, Julie Larramandy, Mireille Bonhomme, Jean-Marc Perusqué, Dominique Destribois, Gérard Tauriac, Alexandre Etienne, Mathieu Dunez, Mathieu Marage, Robert Cabé, Les Dix Arches / Allez Pyrénées, l’association Traverses et toutes les personnes qui ont participé à ce projet.

Liens :

L’association traverses

D’autres doivent être réalisées…

 

 

Une réflexion au sujet de « Cultures et biodiversité »

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